Le dentier et le viré !
Le dentier et le viré !
Faut croire que je les collectionne alors que je n’ai aucune prédisposition pour les attirer ! Il en va ainsi et je m’en accommode ! J’ai rencontré ce soir un dentier bien aménagé et un viré bien vert d’être soumis à cette forfaiture !
Pas au même moment sinon j’aurai pété ce putain de câble que vous connaissez tous !
Je rentre de Montreuil après avoir fourbi mes guêtres dans les communs de ce qui me convient. Boulot, tune, fatigue, bouchon. J’arrive à la maison. At home. Argh…Je suis arrivé à bon port. Le bar d’à côté, celui de Martin que vous commencez à percevoir ouvre à peine. Je m’y précipite pour vider ma vessie et pour gêner son patron !
« Eine biere, mon tavernier favori »
Il m’observe comme un mollusque en vrac et je fonce à la pompe à vide, en l’occurrence les toilettes !
« Ein bire, tavernouche ! »
Il est portugais et j’essaye de parler sa langue !
« Fais pas chier….. »
« Ah »
« J’ai un torticolis. »
Cela tombe bien ! J’ai fortement envie de perturber un torticolis man !
« Est-ce que cela t’empêche de me servir une bière ? »
« non, mais je suis tout raide dans le coup. »
« C’est cool ! on va pouvoir jouer au billard sans que tu te la pètes ! »
« Connard ! Voilà ta mousse ! »
« Merci »
Je trempe mes lèvres dans la mousse. Nous sommes seuls dans l’enceinte.
« Je jouerai bien une partie sans témoin »
« ….. »
« Entre nous, sans que tu puisses paraître et sans que ton honneur en patisse ! »
« Connard, mets ta pièce. »
Je mets la pièce dans le billard et nous commençons à jouer. Lui bien, il est aussi raide que sa canne, moi mal je suis aussi mauvais que mon défi.
Débarque le dentier.
A fortiori, on ne reconnaît pas un dentier pour un dentier ! Qu’est-ce qu’il y a de plus commun que la personne de son entourage qui se fait remanier les dents ! Un gars ou une fille, qui arrive à proximité, qui anone « ouinnnnn, j’aiiiiii vu le deeeeentiste, auauauauauarjourd’hui !
« Ah merde, dur, je comprends »
« Ca fait fait si mal ? »
« Ouiiiiiin »
Mon dentier n’est pas du tout comme cela !
D’abord il a changé de veste. D’habitude il porte un parka kaki fonctionnel. En dessous, parce qu’il est chaud et enveloppé, il a un tea-shirt blanc avec des logos du type « buvez de la vodka, le cœur vous lâchera avant la tête » ou « t’as vu mon ventre, eh bien ta meuf ne sera jamais gironde autant ! »
Il porte un canapé AGF sur le dos. Bleu avec une diatribe « Communiez avec nous AGF » en couture façon imprimé Rossignol quand t’es un averti du ski !
Moi qui pose des questions à trois balles !
« T’as changé de veste ? »
« Non »
« Ah »
« Oui, je me suis fais arraché cinq dents »
Sur quoi et non pas les coutures, il commande un baby limo avec glace.
Je ferme ma gueule. Je sens sens que je suis prêt de la déroute.
Un gars qui se fait charcuter dans la bouche avale tout de go un baby limo glace sans broncher.
Y matière à causer !
« Aujourd’hui ? »
« Oui, à la tienne, tchin »
« Ca a pris combien de temps ? »
« dix minutes »
« Cinq dents ????? »
« Oui dix minutes »
« Puis après t’es resté longtemps ? »
« Non une demi-heure. »
Et là je pose la question qui tue comme j’affectionne…..
Car, pour ma gouverne, le gars n’a aucunement l’air affecté par l’opération, ni par rien en général.
« Ils ont fait ça au laser ? »
Vous vous rappelez les films de western-spaghetti ! Le bar entier se tourne vers moi, patron compris !
« Au laser ????? »
Je sens le tendu de la douleur des dents perdues ! je suppute que ma question vrille le cerveau des victimes du dentiste !
Je frôle la bavure du peuple ! Une sorte de grève en révolution ! Un blasphème du corporel !
Je redresse la barre, mine de rien, comme un survivant de la phrase de trop !
« ben oui au joystick, comme l’airbus ! »
Silence, silence
« Il est con ! »
Ouf ! je viens de passer l’examen !
« C’est ma tournée ! »
Le dentier est passé.
Le viré n’est pas encore là.
Nous buvons un, deux, trois, on parle de dents, de gens qui souffrent à cause de cela. Chacun y va de sa profondeur buccale pour estimer les gravats.
Je rebois encore pour motoriser les décombres en perspective.
Le viré me bigote sur mon phone.
« Oui, allo »
« Cela ne te dit pas de manger ce soir quelque part avec Martin ? »
« Ecoute, je ne sais pas. Ca dépend de l’ambiance. Pour l’instant, je ne dis pas non mais pas oui non plus. C’est comme je le sens. »
« Ok, écoute, j’arrive et on voit. »
« Ok »
Le viré débarque.
Je ne vous le décris pas plus que son enveloppe. Un jeune gars rasé sur le cuir comme une boule de pétanque, en sportwear mais pas mode genre addidas ou nike mais genre je fais du sport au bar et c’est bien suffisant !
Une casquette sur le ciboulot pour prévenir les maladies, le téléphone pendouillard pour communiquer avec sa belle , les chaînes en or pour faire comme les voyous du cru, les bagues à la louis XIV pour asseoir le décor.
Une caricature de voyou sans une once de méchanceté. Des modèles à trois balles pour dialoguer dans ce monde d’anciens truands.
Toutes les apparences sans les inconvénients de la pensée limitée. Un Gars que j’apprécie beaucoup.
Il ouvre la porte du bar.
Dans le tourbillon, si tu enquilles direct la conversation avec la personne qui t’interpelle, tu es forcément pas à ta place.
Il entre donc et s’installe à cinq mètres de moi, commande un café. Il doit en boire des litres car je l’ai toujours vu ingurgiter des cafés ou des « indiens » ! Il ne boit pas d’alcool.
La présence des clients s’étiole.
Un, deux, trois, et un autre encore. « Salut, Martin. A demain »
Nous sommes trois autour du zinc.
Martin, le patron, le viré et moi.
« Martin, on mange dehors, tu viens avec nous ? »
« Non, je ne suis pas en forme. J’ai mal dormi et en plus j’ai un torticolis. »
« Ok, astaweggg »
Je vous épargne tout le parcours avant d’arriver au restaurant.
Nous sommes assis face-à-face dans une pizzeria ouverte tard pour l’endroit.
Pierre commande un coca et moi, un demi de rouge.
On regarde la carte, lui une pizzz et moi un truc.
« Pascal, tu sais ou je bosse… »
« Oui »
« Ils m’ont viré »
« Quoi ?
« Ils m’ont viré »
Je le regarde dans les yeux. Peut-être un peu trop intensivement. Je sens la larme au coin de l’œil. De ses yeux qui sont très bleus. Il se retient mais je pleure pour lui, pas dehors mais pour lui au dedans car il a très mal au cœur.
« Comment ça ? Je croyais qu’ils étaient content de toi et ton contrat était reconductible ? »
« Moi aussi…. »
Ses yeux sont vitreux. Il en a gros sur la patate !
« Mon contrat est un CDD de trois mois et ils m’ont viré pour mettre le fils du patron. »
« Le fils du patron ???? Il est aussi compétent dans la maintenance informatique ? »
« Non, c’est une grosse brêle mais c’est le fils du patron. «
« Ca me fout les boules ! »
« Ma mère en a pleuré quand je lui ai dit…. »
Je n’avais plus faim. Plus faim du tout.
Plus soif non plus. Plus grand chose encore.
Vous vous rappelez de son look ! Il n’a pas pleuré !
Ben mince.