Meurtre au Rayon Vert ou Meurtre au bambou

- Comment ça ? Une femme morte avec un tableau sur le ventre ! Vous vous foutez de moi ! Donnez-moi l’adresse. Prenez note Barbier. Bar Rayon Vert sur la plage du Penon. C’est où le Penon ? Non je ne connais pas ! Penon, Trifouillis-les-Oies ou Barbès c’est la même chose pour moi ! Barbier, vous connaissez le Penon ?
- Non patron. Ah si ! Je le vois sur la carte. C’est tout près. Voyez Patron…
- C’est bon, Barbier a trouvé l’endroit. On est tout juste à côté. Dites leur qu’on arrive dans dix minutes. Qu’ils ne touchent à rien !
- Ils connaissent quand même, patron !
- Tu sais, dans ce coin, les gendarmes doivent arrêter les surfeurs fumeurs de joints ou faire des barrages pour contrôle d’alcoolémie à la sortie des boîtes de nuit ! Alors un meurtre… Ca doit leur paraître l’affaire du siècle. Je tourne à quelle intersection, Barbier ?
- Ici, patron, sur la gauche, la pancarte qui indique le parc aquatique et la plage.
- Un parc aquatique ! ça ne leur suffit pas la mer ! C’est la politique du toujours plus ! Ces dunes sont incroyables ! On pourrait presque le chercher leur océan !
- Tournez à droite, patron, dans le parking là. Ca doit être tout près. Garez-vous derrière la pharmacie. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait des places avec tous ces travaux.
- Gardez vos impressions pour vous Barbier, nous sommes des enquêteurs. Nous recherchons la vérité. Laissez le surréalisme aux artistes, Barbier.
- Oui Patron
- Voilà le Rayon Vert, patron. D’ailleurs on aperçoit les gendarmes en faction.
- Ils n’ont pas bouclé le périmètre ! Mais quels cons ! Mais quels cons ! Je te l’avais dit, Barbier, nous avons affaire à des incapables de la pire espèce. Toutes les preuves ont sûrement été piétinées moult fois. Des incapables. Bizarre comme nom Rayon Vert, je me demande bien ce que cela veut dire…
- C’est un titre de film, patron. Un film des années soixante-dix.
- Non, Barbier, vous confondez avec Soleil Vert avec Charlton Heston dans le premier rôle. Une histoire de barre nutritive verte dont la provenance est la chair des cadavres humains. Une histoire sordide post-apocalyptique. Les vivants se nourrissent des morts. Seuls les riches ont encore accès à la vraie nourriture.
- Vous en connaissez des choses, patron.
- Rayon Vert…Rayon Vert. Ca peut vouloir dire que c’est le seul espace de verdure dans ce paysage bétonné du Penon. Un parc de fraîcheur qui désaltère. Eh bien, ils sont servis avec le meurtre ! T’as remarqué, Barbier ?
- Euh…Patron !
- Tu vois un arbre ?

Un gendarme en uniforme d’été s’approche d’eux. Il porte un short sur des maigres cannes qui n’ont pas encore connu le soleil. L’étui de son revolver marque sa cuisse nue d’une plaque rouge à chaque balancement de son pas qui s’enchaîne. L’accoutrement semble plutôt ridicule. Son short, sa plaque rouge, ses grosses chaussures réglementaires, sa casquette à mi-chemin entre le calot et le béret, et ce polo « fibres Lacoste » qui dénude ses avant-bras. Seuls ces derniers sont bronzés par l’effet voiture. Le gauche presque noir et le droit halé.
En montrant les insignes.
- Capitaine Charmon de la crim’ de Dax et sergent Barbier, mon collègue.
- Adjudant-chef Thésard de la Gendarmerie de Seignosse Le Penon. Ravi de vous voir, mon capitaine…
- Appelez-moi Charmon, Barbier pour Barbier, ça ira plus vite et moi je vous appellerai Thésard pour les convenances de l’enquête et si je dois m’en remettre à vous pour les détails techniques. D’ailleurs…avant de rentrer dans le vif du sujet, faites moi, Thésard, un petit topo de la situation afin que je puisse sentir l’ambiance.
- Un topo ?
- Oui un rapport succinct de la scène. Barbier, comment définiriez-vous le contexte ?
- Eh bien, patron, c’est un résumé descriptif et détaillé de l’environnement du crime, un zoom photographique de la victime, des acteurs, des témoins et des suspects vu par le premier représentant de l’ordre légal arrivé sur le lieu. C’est ça patron ?
- Clair, Barbier. Pour vous aussi, Thésard, cela vous semble clair ?
- Oui Cap… Charmon. A vingt deux heures zéro huit, la patronne de l’établissement Rayon Vert a téléphoné à notre central départemental pour nous signaler la présence d’un corps inanimé de femme sur le sol de sa salle de restauration. Elle ne put nous dire exactement si cette personne allongée était vivante ou morte. D’après ses dires, cette dernière paraissait ne pas respirer. Nous l’avons enjointe de ne toucher à rien en attendant notre venue. Dès lors, nous avons contacté le SAMU et nous nous rendîmes sur le lieu pour les premières constatations. Nous arrivâmes les premiers, le poste est à cinq kilomètres. Plusieurs personnes, beaucoup même, entouraient la victime. La présence importante de témoins a retiré toute possibilité de récupérer des indices aux abords du crime. Effectivement, une gisante, belle et bien morte, le poux inerte, était sur le sol avec un tableau posé en équilibre dont un de ses coins enfonçait lourdement le ventre de la victime. Une grande partie du tableau tenait contre la table la plus proche de la scène sans quoi il serait tombé sur le flanc. La victime est une femme de race blanche d’une trentaine d’année environ, connue localement sous le nom de Lestard Valérie, Valérie Lestard. Elle travaille en journée comme vendeuse dans un commerce de surf LA VIGIE tout proche d’ici et fait des extras à l’occasion au bar l’Alsace qui est juste en bas des marches menant à la plage. Elle est serveuse intermittente. Elle ne travaillait pas ce soir.
Le gendarme désigne le porche sur lequel est inscrit « accès à la plage ».
- C’est l’escalier qui mène au bar et à la plage.
- On a vu, Thésard ! Continuez !
- Euh, bien. La femme ne présente pas d’hématomes apparents autres que la marque autour du coin du tableau. Ses bras…
- Comment avez-vous vu la marque, Thésard ? Elle est nue ? En maillot de bain ? Elle porte un T-shirt très court ? Soyez précis, Thésard ! Que diable !
- Oui, Cap…Son débardeur relativement ample est remonté d’une trentaine de centimètres sans pour autant lui dévoiler la poitrine qu’elle a généreuse. Sa taille est d’environ un mètre soixante-dix, cheveux long noir relevés sur la tête en un chignon lâche.
- Quel genre ?
- Oui, Thésard. Votre opinion d’homme, votre point de vue machiste sur cette femme. La trouvez- vous à votre goût ?
- …….
- Mais enfin, Thésard ! Vous n’aimez pas les femmes ?
- Si. Je…
- Alors votre opinion ? Dites-moi tout.
- Bien..C’est un beau brin de fille avec un visage agréable et des formes harmonieuses. Que dire d’autre…
- Ce n’est pas grave, Thésard, poursuivez.
- Je poursuis quoi ?
- Le descriptif, Thésard, le descriptif !
- Le coin du tableau jouxte le nombril et c’est pour cela que la marque est visible. Elle porte ce débardeur ample, une jupe juste au-dessus des genoux et des sandales type spartiate avec des lanières qui grimpent sur les molets. Sa position….
- Son débardeur ample comment ? Pour montrer ses formes sans rien laisser paraître ou pour s’exhiber comme une chatte en chaleur ? La gorge largement offerte ou une tenue légère correspondant à la saison ?
- Oui Voilà !
- Voilà quoi, Thésard ?
- La dernière proposition. Un élastique de soutien-gorge sort de son débardeur. Elle n’a pas les seins à l’air. Donc je suppose qu’elle portait cette tenue pour ne pas avoir chaud.
- Vous supposez maintenant !
L’inspecteur Charmon adresse un clin d’œil de connivence à Barbier son adjoint.
- Nous allons arrêter les suppositions, Thésard. Nous sommes dans la police. Notre corps nous empêche de conjecturer. Nos chefs nous interdisent d’extrapoler. Seuls les faits ont foi dans nos bureaux. En serait-il autrement dans la Gendarmerie, Thésard ? Poursuivez avec Barbier. Que je regarde au moins une fois cette année la mer.
Charmon se dirige vers la rambarde du restaurant voisin qui laisse à l’œil une vue de l’horizon et une autre plongeante non moins intéressante sur la cour du bar l’Alsace. Le soleil se couche avec cette belle couleur rose des poussières qui se consument. Le bar a l’air vide, sa cour pareillement. Charmon suppose que tous les clients sont montés pour apprécier l’événement.
- Il est toujours comme ça, votre patron ?
- Ne faites pas attention. Il est spécial. Un peu radical et cynique, j’en conviens. Il perturbe ses interlocuteurs. C’est sa technique d’approche. Charmon est un excellent policier. Aucune enquête ne le rebute. Il trouve de surcroît toujours les assassins. C’est un pitbull. Il ne se relâche jamais. S’il sent que quelqu’un lui ment, le pire cauchemar est à venir pour ce suspect ou ce témoin. Il ne supporte pas les désordres du boniment, Thésard.
- Les désordres du boniment ! ça fait du désordre un boniment ?
- Oui, Thésard. La théorie de Charmon est qu’un boniment amène forcément un autre boniment et même si celui-ci est cohérent, l’ensemble des boniments préfigure la contrevérité. L’ennemie de tout policier à la recherche du fait. L’inspecteur Charmon adore le fait. Il ne vit que pour lui et par lui. Il respire le fait comme d’autres l’air. Il hume et il le sort de son contexte pour s’en servir comme d’une massue sur son auditeur, l’argument choc.
- Il y a une Madame Charmon ? J’ai du mal à l’imaginer.
- Le « Fait » est Madame Charmon. Mon supérieur m’a dit un jour qu’il ne supporterait d’être avec une femme pour la simple raison que cela le détournerait de son graal. Le Fait unique, celui qui est à la base de toute vérité.
- Ben..Mazette ! Vous arrivez à travailler avec lui ! ça me dépasse !
Le gendarme scrute le dos de Charmon qui est penché sur la rambarde pour avoir un meilleur angle de vision sur le bar en dessous.
- Je travaille depuis neuf ans avec lui. A chaque enquête, j’apprends encore plus. Il arrive encore à me surprendre. Pour la fille, on verra plus tard. Comment est la patronne du Rayon Vert ?
- Je peux avec vous… Donner mes impressions ?
- Faites, Thésard. Je ne suis pas aussi lunatique que mon patron.
- Ils sont deux en fait. Un couple. Un jeune couple d’une trentaine d’année. Peut-être trente-cinq tout au plus. Sans histoire au jugé comme au figuré. Je n’ai jamais eu vent ou entendu quelque chose sur eux tout au long de ma carrière. Ils tiennent cette affaire depuis huit ans. Leur commerce est agréable et bien tenu avec une volonté d’émettre une ambiance florale et musicale liée à leurs ages. Comment vous dire…Un endroit jeune et sympathique, bonne chair, bonne musique, un décor allant dans ce sens. J’y vais de temps en temps pour me détendre avec mes collègues en dehors des heures de service. Cela va de soi ! La femme est douce et efficace, l’homme plus fantasque, peut-être. Ils tiennent l’endroit comme des professionnels.
- Le personnel ?
-A peu près du même age, je pense. Deux personnes à la cuisine pour la préparation et la cuisson. Un barman saisonnier, et une ou deux serveuses en salle pour le coup de feu, saisonnières elles aussi. Ils n’ont pas l’air de se plaindre de leurs conditions de travail. Cela se voit. Ca ne hurle pas. Ils rient quand c’est plus calme et travaillent sans parler quand c’est la cohue dans la clientèle.
- Pas de rumeurs ?
- Comment ça des rumeurs ? Vous vous attachez aux rumeurs ? Je ne comprends plus du tout ! Vous-même m’avez dit que…
- Une rumeur est un ensemble élaboré de mensonges. Une contrevérité, Thésard. La contrevérité a toujours son pendant dans le vrai. Une balance des faits en somme. Si une rumeur dit que, par exemple, Monsieur joue au casino. La vérité est le contraire. De toute façon, dans ce cas très précis, l’intérêt est ailleurs. On peut très facilement vérifier. Regarder les comptes bancaires. La durée de vie de son véhicule. Les choses qu’ils détiennent dans leur maison, ainsi de suite. Je ne vais pas énoncer toute la liste exhaustive des moyens, vous-même, Thésard, connaissez les méthodes. La rumeur est particulièrement captivante par le fait qu’elle existe. C’est à la naissance de la rumeur qu’il faut fouiller. Le monde est sans pitié, Thésard. Le fait de propager une rumeur est déjà une idée de mobile de crime à part entière. Une personne lance une rumeur et commet un crime pour asseoir son fait. La maxime « je vous l’avais bien dit ! » prend tout son sens avec un acte odieux en cadeau. Vous comprenez, Thésard.
- Oui. Je vous écoutais et en même temps je cherchais une rumeur sur le couple ou sur le Rayon Vert. Je n’en vois pas.
- Etrange. Etrange doublement. Pas de rumeur et votre faculté de réfléchir en écoutant ! Je rigole, Thésard. Je vous prépare à retrouver Charmon. Je le sens à point pour culbuter le manant.
Ils rejoignent Charmon qui n’a pas bougé d’un cil. Statufié dans cette position courbée, la moitié haute de son corps presque sortie dans le vide.
- Ah vous voilà ! C’est fou comme c’est utile la vue de haut. Faites- moi penser, Barbier, à poser une demande d’équipement de caméra et d’écran pour voir les scènes de crime en plongée. Vous m’entendez, Barbier ?
- Oui, patron. C’est noté.
- Le poids du plateau oblige le serveur comme la serveuse à chalouper pour contrebalancer. En observant bien, je devine le poids exact transporté grâce à l’ondulation de la démarche à vide et à plein. C’est incroyablement précis. L’onde transmise n’est pas la même entre celle de l’homme et celle de la femme. Notez, Barbier, pour le légiste, qu’il vérifie si les hanches de la victime sont à la même hauteur. Je veux une réponse précise et exacte. Cela déterminera le nombre de jours travaillés comme serveuse. Je veux aussi la hauteur des hanches de celle qui travaille et son nombre de jours travaillés pour celle-ci. Cela me donnera un point de comparaison.
- Euh… Patron ? Si on demande au bar d’en bas, on n’aura pas besoin de savoir sa hauteur de hanches ? Et comment je vais faire pour mesurer la hauteur de hanches de cette personne. Elle ne voudra jamais !
- On demandera, Barbier, on demandera. Quant à la serveuse, un sourire atténue les barrières. Utilisez votre proverbial charme qui sévit auprès de nos collègues féminines ! Ensuite on prendra les faits de chaque côté et on comparera les écarts. Nous y allons ? Voir cette belle scène de crime.
Ils repartent, tous les trois vers le Rayon Vert.
- Thésard, puisque tout ce troupeau est là pour lorgner avidement, empêchez-les de partir, nous les interrogerons peut-être et de toute façon, ça leur fera les pieds. Qu’ils restent sur la terrasse jusqu’à que je leur donne l’ordre de partir. Leurs mécontentements à venir seront en soi déjà un interrogatoire. Des phrases volées ici ou là donnent beaucoup d’informations.
- Entendu.

Thésard reste avec les badauds pour leur expliquer les souhaits de la Criminelle. Charmon et Barbier se faufilent dans la foule protestataire et entrent dans la salle. Un roulement sonore d’onomatopées emplit la terrasse. Les gens s’insurgent et les gendarmes sont obligés de serrer les rangs pour les contenir. Le SAMU arrive et repart aussitôt. La morte est morte !

« Inspecteur Charmon de la Criminelle, dégagez l’espace ! » tonne l’inspecteur d’une voix tonitruante.
La patronne s’approche pour lui parler.
- Bonsoir, je suis la patronne de l’établissement, je me nomme Virginie….
- Stop ! Les prénoms me suffisent. Si je vous convoque dans nos bureaux ou si je vous arrête, là seulement votre nom intéressera mes services. Pour l’instant, votre prénom et que votre prénom et la belle histoire que vous me raconterez sur cette morte. Asseyons-nous dans ce coin tranquille près de la cuisine.
La patronne est interloquée. Elle suit Charmon. Toute liquéfiée, elle s’assoit à une chaise et Charmon s’installe sur le côté le plus proche de la table comme une causerie entre amis.
- Virginie, racontez-moi tout. Prenez votre temps pour réfléchir. Nous avons la nuit devant nous. Je ne suis pas pressé et la précipitation est mauvaise conseillère.
Charmon laisse tomber ses bras le long du corps comme la victime, plie ses jambes comme cette dernière et relève le menton pour scruter le plafond. Il est la victime. La patronne le dévisage hypnotisée par sa posture. Elle cherche en elle-même le déroulement de la soirée et jette subrepticement un œil inquiet sur le policier qui ne bouge absolument pas. « il est complètement barjot » pense-t-elle en son for intérieur.
- Comme tous les jours à cette heure, nous avons principalement une clientèle de touristes qui se restaure. Ils terminent leurs repas à cette heure tardive. Le plus gros du travail est de servir les desserts, d’encaisser les notes et de débarrasser les cadavres des crèmes solaires. Nous…
- Les cadavres des crèmes solaires ! Belle image…Expliquez-moi ça, voulez-vous ?
L’inspecteur en parlant n’a toujours pas bougé. Il s’adresse au plafond. La patronne le regarde, regarde aux alentours et sourit.
- Oui nous appelons dans notre jargon cadavres les restes d’une tablée servie, les verres sales, les assiettes avec des restes de nourriture empilées les unes sur les autres, les cendriers pleins, les serviettes tire-bouchonnées, et les chaises en désordre. Une table qui ne donne pas envie de s’asseoir autour. Quant aux crèmes solaires, les Crem’Sol ‘, ce sont les touristes. Je sais que ce n’est pas très gentil de notre part car ils nous permettent de vivre mais… Enfin bon, je me lance ! Ils viennent s’attabler, huilés pour se protéger la peau, comme des cochons tout gras. Ils s’enduisent de crème en fine couche alors que la première n’est pas rentrée dans leur derme. Ils sont attifés d’irrésistibles shorts bigarrés dont les marques sont agrandies pour ne pas les montrer. Les couleurs sont toujours très criantes. Certaines fois, ils viennent presque nus et trouvent ça normal. Ils réverbèrent la lumière. On reçoit une flopée de miroirs affamés et parlant fort comme s’ils étaient uniques. Les saisonniers les surnomment les crèmes solaires, les Crem’Sol ‘. Donc…
- Merci pour l’information. Rappelez-moi de ne jamais aller sur la plage et ne jamais porter de short ! Continuez, s’il vous plait.
- Donc, on débarrasse. C’est un incessant va-et-vient entre la cuisine et la terrasse car les gens préfèrent s’installer là quand il fait bon. En général, nous passons par le comptoir si des clients sont en salle pour éviter les contournements de table et pour cacher les cadavres à ceux qui dînent en salle.
- C’était le cas ce soir ?
- Non. Juste quelques tables occupées à proximité de la terrasse, sinon non. La salle était vide. L’interdiction de fumer dans le bar a bousculé les habitudes. Comme dans les wagons trains à l’époque fumeur. On achète une place « non-fumeur » pour voyager et si le besoin s’en fait sentir, on part fumer dans le wagon autorisé. Ici c’est pareil. Les gens s’attablent non loin de la terrasse pour griller une cigarette à l’occasion.
-Je vois. Vous fumez ?
- Non…Pourquoi me…
- Vous seriez dans le wagon fumeur !
La patronne ouvre ses yeux comme des billes et cherche de l’aide à la périphérie.

-Je résume. Vous desservez les cadavres avec la serveuse et vous déambulez de la terrasse à la cuisine sans discontinuer avec des plateaux cadavériques. Et là, au hasard de votre petit chemin clopinant ici et là, vous ne remarquez pas la femme au sol ? Vous vous foutez de moi ? Hein ma petite dame…vous ricanez dans mon dos ! Vous vous dites : il n’est pas d’ici, il ne peut pas comprendre ! Il n’y verra que du feu ! Feu de forêt ! Ah Ah !
- Non…non…
- Je suis on ne peut plus sérieux ! Votre histoire à dormir debout me laisse pantois ! Vous êtes insomniaque ?
- Non, je dors bien.
- Ah bon je croyais car visiblement vous n’avez absolument pas envie de rentrer tôt in your home avec vos récits abracadabrants !
-Je n’ai pas voulu vous induire en erreur, monsieur l’inspecteur…
- Capitaine ! Et la serveuse ? Où est la serveuse à ce moment-là ?
- Comment dire…La serveuse a récupéré des équipements à la remise du sous-sol, une demi-heure durant …
- Une demi-heure ! C’est quoi cette remise ? Une salle de jeu clandestine !
- Non, Capitaine ! On ne descend pas tout le temps. En général, on cumule les choses à apporter au bar et tout n’est pas facilement accessible d’où ce délai long.
- Hum, Hum. Je n’ai pas besoin d’interroger la serveuse d’après vos dires !
- Vous pouvez, Capitaine. Mais elle n’a pas vu la morte. C’est sûr !
- Revenons à nous ! Vous me certifiez que, dans vos pérégrinations, vous n’avez pas buté sur le corps ? Incroyable !
- C’est possible. Certaines fois, je m’arrête pour discuter, pour mettre en place un détail ou pour passer une commande. Il est concevable que la morte fût allongée à ce moment-là.
- Allongée ! Vous y allez fort ! La morte se serait allongée tranquillement le long du sol, mollement allongée avec grâce, puis aurait délicatement pris un coin du tableau pour se l’enfoncer dans le ventre ! Vous regardez beaucoup de film !
- Non, je veux dire qu’elle serait tombée lors de mon absence.
La patronne est toute rouge et sue à grosses gouttes. Charmon étire ses membres de morte et délicatement scrute la dame. Le regard scanner du policier dissout la patronne dans la masse de sa chaise.
- Appelez votre conjoint, j’aimerais échanger quelques mots avec lui.
- Capitaine, puis-je…
- Oui ?
- Nous travaillons en saison estivale, seulement celle-là. Est-ce que ce sera long car ce n’est pas très bon pour le commerce ? Vous comprenez ?
- Virginie, vous m’étonnez ! Une femme gît dans votre restaurant et votre inquiétude réside dans sa plus simple expression du mercantilisme ! Vous me voyez tout décontenancé !
- Non…je…c’est juste pour savoir ! Rougit-elle de plus belle.
- Heureusement que ce n’est pas le A340 qui s’est écrasé sur le Rayon Vert ! Vous achèteriez des tourniquets !
- Non ! Non ! Je comprends la gravité de la situation, Capitaine !
- Allez ! Je plaisante ! Ne vous mettez pas martel en tête ! Appelez votre mari plutôt ! Plus vite j’interroge plus vite je rentre chez moi et plus vite le business reprend !
La patronne rejoint son ami.
- Il est cinglé ! Méfie-toi de ce que tu racontes !
Le patron approche de la table où est posé Charmon, rêveur et assis droit dans son siège comme un repris de justice sur la sellette.
-Capitaine.
- Olivier, je présume.
- Oui, Virginie m’a expliqué le coup des prénoms.
- Le coup ! Le coup des prénoms ! C’est un coup maintenant ! Vous pensez que je m’amuse et que je suis un spécialiste de la magie pour faire des coups ?
- Euh… Non. C’est une manière de parler !
- Avouez ! Vous l’avez tué ? Un peu de courage ! Comment l’avez-vous maltraité cette pauvre demoiselle ? Hein ? Hein ?
- Je n’ai tué personne ! Je n’ai jamais tué qui que ce soit ! : s’insurge le patron.
- Vous voyez, olivier. C’est un coup ! Alors ne confondez pas les coups avec les coups de Charmon. Mes coups à moi font mal ! ils font peur, font trembler. Ils éliminent les menteurs. Ils subjuguent les suspects ! Ils grattent la mémoire des témoins ! Mes coups sont archéologiques, sociologiques, philosophiques, anthropologiques. Les grands spécialistes du crime du monde entier parlent de mes coups !
- Je m’en souviendrai. Promis ! J’en parlerai autour de moi. Les coups du Capitaine Charmon. Le maître du crime résolu !
- Vous vous moquez de moi, Olivier ? Gare…
- Aucunement, Capitaine. Je m’incline devant vos méthodes. Je ne connaissais pas, voyez vous…Je vends de la limonade, moi. Je ne vends pas de l’idée ou du crime. Je suis tout ouie maintenant. Puis-je m’asseoir, s’il vous plait ?
- Oui, Olivier. Prenez place. Vous m’intéressez, dites moi ! Votre répartie est tout à fait surprenante. J’imagine que servir des inconnus à longueur de journée crée un certain état d’esprit ?
- On n’a pas le choix. Toute sorte de gens circule ici. Les farfelus, les bourrés, les bavards, les intransigeants, les « m’as-tu-vu », les perplexes, les étrangers, les rapides, les impatients, les riches, les violents et aussi, car il y en a, les gentils et les respectueux.
- Vous êtes le psy de la limo ! Vous gérez ce petit monde à coup de cachet liquide et consistant, docteur Olivier ! Ah Ah je plaisante ! Votre métier est finalement très proche du mien. Nous rencontrons les mêmes personnes mais dans d’autres circonstances. Vous, vous les choyez, moi je les brutalise.
- C’est à peu près cela, capitaine.
-Alors, Olivier ! Votre bureau pour recevoir vos patients est juste derrière le bar si je ne m’abuse pas ?
- Oui en général. Mais à l’heure fatidique…si je puis me permettre d’utiliser votre langage technique, j’étais près de l’établi des glaces. A façonner des coupes glacées, pièces montées de chocolat, vanille et de rhum pour les plus de dix-huit ans. Deux boules, trois boules ou plus comme le client désire.
- Vous êtes concis. C’est bien. Mais j’ai un problème. Votre précis d’actes ne me convient pas. Vous parlez d’heure et j’aborde, si vous m’aviez laissé vous poser une question, une tranche horaire avec abscisse et ordonnée, profondeur et temps. La quatrième dimension ! Quatre axes, un corps !
- Je recommence ?
- Non. Dans un premier temps, je veux écouter la musique qui défilait entre 22H et 22H10.
- Vous souhaitez que je lance la musique ?
-oui celle qui passait dans cette tranche. Je veux me rendre compte si l’on peut entendre un corps qui tombe. Allez. Et au même volume.
Le patron s’exécute. Le son envahit la salle. Tout le monde se retourne, étonné. Les gendarmes s’apprêtent à intervenir. Charmon leur fait signe de ne pas bouger. Il rejoint Barbier pendant qu’Olivier se rassoit.
- Barbier ! plongez au sol ! : hurle le capitaine.
- Plonger ? Je tombe ? Je vais me faire mal, patron !
- Plongez Barbier, c’est un ordre. Et rattrapez-vous avec vos mains ! Exécution !
Barbier tombe en vol plané, un superbe saut de l’ange, avec un léger bruit sourd. Il peine à se relever. Il est perclu de douleur.
-Très bien, Barbier. Merci. Relevez-vous, prenez une bière, je vous l’offre et interrogez la serveuse. Accompagnez-la à la remise sans bailler dans son décolleté, ni lisser son postérieur et ramenez-moi une explication honnête ! Go !
- A nous, Olivier. La quatrième dimension. La seule qui pose les objets dans le temps. En l’occurrence un corps. Que vous n’avez pas vu d’ailleurs ?
- Non, je préparais les glaces au bout du bar face à la terrasse.
- C’est impensable ! Vous êtes tous sourds et muets dans ce bar ! Ce n’est pas le Rayon Vert ! C’est le Bâillon Vert !
- Que voulez-vous que je vous raconte ! Je ne peux pas inventer pour vous faire plaisir !
- J’ai la sensation que « me faire plaisir » est le cadet de vos soucis, docteur Olivier ! Je suis déçu. Je m’attendais à plus de psychologie de votre part. Une finesse professionnelle qui aurait arrangé mes faits dans le sens de l’enquête. Une onde réparatrice du figé de la morte. Un chiffre magique de l’heure exacte de sa fin ou, pourquoi pas, une vision de vous discutant avec elle encore vivante !
- Là je peux !
- Ah enfin une vision cohérente du Psy Limo !
- Oui. En début de soirée, vers 20h30, j’ai discuté avec elle.
- Et…Pourrait-on savoir sur quoi a abouti la relation ?
- Enfin dialoguer est un bien grand mot. On a échangé quelques phrases sur les tenants et aboutissants du commerce au Penon en cette période.
- C’est une succursale de H.E.C., ici !
- Valérie et moi-même avons comparé le flux de visiteurs dans les différents commerces. Elle travaille à deux endroits. Elle est très au courant des allées et venues des touristes. Nous discourions là-dessus. Ensuite je ne l’ai plus vu. Benji lui a servi un Mojito et ensuite elle a dû s’asseoir en terrasse.
- On avance enfin dans la 4D ! Benji a conversé avec la miss après vous. Le corps a bougé avant de mourir ! C’est prometteur. Je veux causer le bout de gras du corps avec le sieur Benji. Pour vous ce sera tout pour l’instant.
Le patron s’éloigne et prévient Benji, le barman. Le légiste de Bordeaux se présente à l’entrée. Barbier l’introduit auprès du cadavre. Il est petit, une paire de lunettes double foyer trône sur le bas de l’arête de son nez. Il cligne de l’œil en saluant le capitaine et se jette comme un fouineur sur l’anatomie du délit.
Benji s’assoit.
-Asseyez-vous ! entonne le capitaine d’un air réprobateur. Benji de Benjamin, je suppose ?
- Benoît Julien ! Benji de Benoît Julien !
- Cela vous fait marrer !
- Oui c’est une blague qui dure. Une femme m’a posé la question quelques années auparavant et je lui ai dit Benoît Julien ! En fait c’est Benjamin.
- Je vois… Monsieur le barman est un humoriste ! Ca tombe bien ! Moi aussi ! Papiers d’identité et certificat de travail ! Tout de suite.
- Je ne peux vous les fournir, Capitaine. Tout ce fourbi est dans ma chambre. Je me tâche très souvent durant le travail et je préfère garder tout ça ailleurs !
- Bon…dans ce cas, évitez les remarques stupides. Pourquoi croyez-vous que je suis là moi ? Pour jongler peut-être dans un cirque appelé le Rayon Vert ! Je suis…
- Je jongle !
- Comment ?
- Je jongle dans ce cirque, le Rayon Vert !
- Benji je ne sais pas comment…ma patience est à bout. Je suis le capitaine Charmon et j’enquête sur un meurtre ! Vous comprenez peut-être la nuance entre un capitaine de la criminelle et vos camarades de plage ! Je ne suis pas d’humeur à entendre des blagues que je qualifierai de douteuses ! Persistez et je vous emmène en cellule de dégrisement pour vous rafraîchir le cerveau et la dentition. Les gendarmes adorent le squash cellulaire ! Eux aussi ont des jeux d’été ! Vous m’en direz des nouvelles de la balle qui fuse !
- Je ne plaisante pas, Capitaine. Je jongle avec des bouteilles. Je prépare les cocktails avec des récipients que je lance en l’air. Je jongle avec. Dans le métier, on me surnomme le Lanceur Flottant tellement je suis bon. C’est une partie de mon travail. J’attire le client avec mes jongleries. Vous voulez une démonstration ?
- Vous avez intérêt à être bon car les gendarmes, eux, sont excellents avec la raquette et la balle en plastique !
Le barman retourne au bar, attrape plusieurs bouteilles qu’il lance en l’air. Celles-ci virevoltent autour de lui et à la reprise de l’une d’entre elles, il remplit un verre évasé. A chaque descente d’une bouteille, il glisse une gorgée dans le cocktail. Le grand final est la tranche de citron coupée par le milieu qui chevauche le bord du verre. Benji arrive près du capitaine avec la boisson.
- Tenez, capitaine. C’est un Marguarita. C’est frais.
- Bravo. Je ne connaissais pas. Pour le squash, j’attendrai les autres réponses. Vous connaissiez la victime ?
- Bien sûr. C’est à elle d’ailleurs que j’ai fait la blague de Benoît Julien !
- Vous n’allez pas recommencer ! Faites attention !
- Elle travaille à la Vigie. Je travaillais aussi à la Vigie. C’est dans cette boutique que je l’ai connue. Elle travaille à l’Alsace et je travaille aussi dans un bar. Ca créée des liens !
- Bonne nouvelle. Vous êtes LE témoin phare. Vous connaissez parfaitement la victime, vous lui avez parlé avant qu’elle ne meure et vous êtes sorti avec elle !
-Non. Je ne suis jamais sorti avec elle !
- Pourtant elle est jolie et bien foutue pour employer vos mots. Vous n’avez pas essayé ?
- Je ne sors pas avec les filles qui bossent avec moi. C’est trop malsain si cela ne dure pas.
- Vous lui avez parlé malgré tout ?
- Oui. Elle est venue me dire bonjour. Je fais la même chose quand je suis en congé. C’est tout.
- Quoi c’est tout ! Vous la connaissez très bien, vous la voyez tomber raide morte, le tableau tombe dessus et vous dites c’est tout !
- Ben oui. Elle m’a juste fais la bise et ensuite elle est partie en direction de la terrasse ou de la sortie. Quand Virginie a découvert Valérie, je jonglais, Capitaine. Je m’entraînais en vu d’un pari que j’ai engagé avec un client.
- Quel pari ?
- Une nouvelle contre un cocktail en flair working à la fin du mois.
- Flair working qu’est ce à dire ? Une histoire ? Avec qui ?
- Flair working est l’action de jongler avec des bouteilles derrière un bar. Une histoire, oui capitaine. Avec le monsieur là-bas qui est assis seul. Pascal.
Charmon fait signe à Barbier de retenir le monsieur et regarde le barman d’un air suspicieux.
- Vous jongliez, la belle affaire ! Vous n’entendez pas l’effondrement du corps, ni le voyez. Et le tableau, alors ? Il s’est décroché tout seul devant vous sans que vous vous en rendriez compte ! Je suis un imbécile ? Cette forme sombre mouvante aurait du accrocher votre regard. Ce n’est pas une babiole ce tableau. Il est énorme !
-Je sais bien que c’est peu crédible, capitaine. Mais c’est la vérité. D’ailleurs…en parlant de ce tableau…non…rien.
-Quoi ? J’ai horreur des phrases en suspens, Benji ! Narrez ou…Peut-être préférez-vous le squash !
- C’est une anecdote. Sans aucune importance ! Pascal, vous savez, le client du pari, a horreur de ce tableau.
-Ah Oui. Intéressant. Valérie, la morte, était une fille facile ?
- Non. Je ne l’ai jamais vu se balader avec un mec. Ou bien elle cachait bien son jeu.
- Elle ne serait pas sortie avec Pascal (en désignant le client) ?
- Non. Je ne crois pas que ce soit son genre.
- De quel genre insinuez-vous alors que vous ne l’avez jamais vu avec quelqu’un ! Vous mentez ou vous délirez !
- Je délire. J’en ai besoin ! Mon boulot est fatigant.
-Mouais…Ce sera tout. En passant, prévenez les cuistots que je veux leur parler.
La barman s’éloigne et Barbier se rapproche.
-Patron, je voulais vous prévenir avant que la surprise vous assaille !
- Quoi Barbier !
- Le cuistot a une moustache.
- Eh alors ???
- C’est louche ! Il n’y a que les gendarmes qui en ont une dans la région ou les voyous ! Il n’est pas gendarme c’est sûr ! Alors il doit être…
- Barbier ! Je suis fatigué. Alors vos élucubrations sur la moustache me passent largement au-dessus de la tête. Ce n’est pas une référence. Plein de gars portent la moustache en France. A l’étranger aussi. Ils ne sont pas tous gendarmes ou délinquants !
- Oui, patron. Mais il est cuistot. Vous connaissez un cuisinier avec une moustache ? Faire la cuisine avec une moustache, c’est pas clair.
- Barbier, je n’ai pas pour habitude d’examiner l’arrière des restaurants dans lesquels je me substante ! Et je n’ai pas d’amis dans cette profession pour enrichir suffisamment mes statistiques sur les systèmes pileux des cuisiniers ! Barbier, faites les venir.
Barbier est tout piteux et désappointé.
- On verra ça. Sur la route, attrapez une chaise supplémentaire : dit-il avec un soupir.
Deux personnes se rapprochent, accompagnées de Barbier et sa chaise à bout de bras comme si celle-ci pouvait blesser quelqu’un.

- Messieurs, prenez place.
- Barbier. Puisqu’une affaire complexe vous taraude le cortex, je vous permets de poser la première question.
- Merci Chef ! s’épanouit Barbier. Raphaël et Antoine, c’est cela ?
- Oui : entonnent de concert les deux hommes.
- Antoine (en désignant son collègue), je suis Raphaël.
- Bien. C’est donc à vous que je m’adresse en premier. Pourquoi portez-vous une moustache ?
- Ma moustache ! Je ne connais pas vraiment la raison de mon choix. Cela m’est venu d’un seul coup, un matin. J’ai décidé de ne plus me raser à cet endroit pour changer mon visage. Une occupation matinale comme une autre, un désir du « devant le miroir ». Peut-être aussi pour vérifier le fameux fondement morphopsychologique qui fait foi dans la psychologie contemporaine.

Charmon tend l’oreille, tout d’un coup intéressé.

- Ah ! Oui ! Lequel ? s’exclame le policier.
- Celui de la transformation du corps entraîne inévitablement la mutation de la manière de raisonner et vice-versa. Ma moustache doit m’amener à penser autrement et qui sait ? En mieux ou en autre. C’est un test.
- Alors ? Première analyse ? Vous êtes-vous métamorphosé ?
- C’est tout jeune. A peine quinze jours. Pour l’instant, je constate seulement que son poids a légèrement modifié le port de mon visage. Je penche vers le bas et j’ai dans la zone externe de ma vision une forme éthérée protubérante noire qui s’agace quand je parle. C’est motivant pour continuer.
- De la même façon, changer d’état d’esprit modifie le corps ?
- C’est scientifiquement prouvé. Une personne qui rit énormément augmente en conséquence ses rides de visage et ses joues sont plus joufflues. Les muscles maxillaires fonctionnent plus.
- Ah bon. J’en prends bonne note pour une étude ultérieure. Cela me servira pour dénicher mes assassins : dit Charmon avec un clin d’œil.
- Mais votre moustache… : s’obstine Barbier d’un air franchement hostile. Vous cachez quelque chose ? Vous êtes recherché par nos services ? Ne mentez pas ? J’ai juste à pianoter sur l’ordinateur de la voiture pour savoir.
- Non, je ne suis pas recherché par personne. Ou si peut-être… (Raphaël dévisage Charmon, ce qui a le don d’énerver le sergent)
- Ah ! dit Barbier en regardant son supérieur avec un sourire entendu.
- Oui, je connais quelqu’un qui me recherche. C’est moi-même !
- Attention…
- Suffit, Barbier. Avec vos théories ridicules. Il est tard et nous n’allons pas passer toute la nuit à ausculter les dessous de nez de nos témoins !
- Oui… Patron.
- Bien. Messieurs, j’ai besoin que vous éclairiez ma lanterne. L’un de vous a vu quelque incident ce soir et lequel ? Je suis accroché à vos paroles.
- Je n’ai pas travaillé hier, Monsieur le commissaire ! s’exclame Antoine.
- Capitaine ! Capitaine ! Bon, belle entrée en matière mais quel rapport avec ce soir ?
- Oui. Hier, j’ai pris mon jour de repos et à la reprise aujourd’hui, je fonce à fond pour encaisser le vide de ma pause dans mon rythme journalier. Je coupe les aliments et découpe à tour de bras. Je déchiquette, je broie et je sépare les différentes couleurs et textures à toute allure. La vitesse de sénateur n’a pas cours ici ! dit-il hilare.
- Bravo. Je m’incline devant une telle vigueur ! Mais je cherche au tréfonds de mon cerveau, et ce n’est pas faute, un quelconque lien avec ce qui nous occupe ! (Charmon élève la voix.) Notamment le rapport avec le cadavre qui commence à sentir et qui nourrit d’un liquide noirâtre le sol derrière votre chaise ! Je vous demande…j’exige plutôt une lueur à toute cette logorrhée compulsive qui vient d’un coup de sortir de votre bouche !
- Je coupe et..enfin tout ! Sur le piano qui campe près de la fenêtre. Ladite ouverture est à l’opposé du restaurant et de la salle. Je tourne le dos au public. Je n’ai donc rien vu ! Même pas en rêve, ni dans les reflets du verre ! Et je n’ai pas d’yeux dans ma nuque !
- N’en faites pas trop ! J’ai compris et cela a le mérite de plier votre témoignage. Barbier ! Vous prendrez les noms de toute cette petite équipe, date de naissance et tout le bazar. Vous me virez, sans oublier pour autant de noter leurs coordonnées, toutes les personnes qui traînent sur la terrasse et, ceux-là, vous les renvoyez dans leurs pénates. Nous étudierons leurs cas demain. J’ai vaguement l’impression qu’on n’est pas sorti de l’auberge ! Exécution Barbier !

Charmon se frotte les yeux avec acharnement. Antoine et Raphaël se lèvent en silence. Le policier ouvre les yeux et les découvre debout, presque en mouvement.

- Je n’en ai pas fini avec vous, Raphaël.
Le jeune homme se rassoit. Le médecin légiste palpe toujours le corps avec minutie, le regard fixé avidement sur la partie qui attire son attention avec un mimique de Docteur Hyde. Charmon se demande s’il n’est pas un peu nécrophile sur les bords. L’expression du docteur s’apparente à celle obsessionnelle du fameux tueur japonais qui dégustait ses victimes dans les années quatre-vingt. Charmon hésite, puis décide qu’il n’est pas concerné.
- Raphaël. Je vous écoute. Même calvaire. Situation, sons, images et perception. Je veux le tout dans cet ordre, s’il vous plait. (il réprime un bâillement en se dérobant derrière sa paume.)
- Situation donc… Je suis face à la salle, debout. Je cuis principalement toutes les chairs sur la plancha devant moi. Certains légumes subissent le même traitement. Courgettes, poivrons, et d’autres aussi dont je vous ferai la grâce de ne pas les énumérer.
- Merci. Ensuite ?
- Connaissez-vous la plancha, capitaine ?
- Euh oui, je crois. C’est une sorte de plaque chauffante alimentée par le gaz sur laquelle on grille des aliments ?
- C’est à peu près cela. La différence réside dans la cuisson. La plancha ne grille pas, elle cuit. La nourriture à l’orée de sa bonne température et de sa bonne texture dégage un rideau de fumée qui obstrue complètement mon champ de vision. C’est un mur de fumée qui sépare la cuisine du reste de la salle. Je me trouve justement derrière ce rideau. Ma vue en est altérée au point de discerner de vagues ombres qui se meuvent mais pas plus.
- Ôtez-moi un doute. Ou vous mentez ou alors je n’ai pas compris une astuce à votre commentaire. Votre patronne, Virginie, m’a clairement spécifié que cette tranche horaire est la tranche des desserts et du débarrassage des tables. Et vous me parlez d’une histoire assez absconse d’aliments cuisinés, de plancha qui fume et de vous aveuglé en pompier gastronomique ! Je ne mesure plus !
- C’est vrai. Je vous contais mes fonctions. A l’heure de la découverte du corps, je nettoie la plancha et je gratte avec une spatule en métal les graisses qui suintent sur celle-ci. La plancha est encore très chaude. Ces résidus dégagent une fumée encore plus vive. Cet écran dont je vous parlais est sûrement plus épais à ce moment-là. Impossible de comparer, n’étant pas de chaque côté de cette épaisse fumée.
- Ok. Et le son ?
- Même cause à effet. La fumée est aspirée par une conduite professionnelle puissante et sonore. Je n’ai pas pu entendre un son émis dans la salle. La hôte et la musique combinées nous envoient un vrombissement qui nous assourdit. Quant à la perception…je vous laisse deviner.
- Deviner ! Je ne devine rien. Je soupèse, je mesure, je lie, j’observe, je rassemble, je compare, mais je ne devine pas. Je vous demande de me décrire l’ambiance qui caractérise votre position lors de l’incident meurtrier.
- Robocop.
- Robocop ! Une ambiance métallique ?
- Non, non. L’intérieur de la carapace de Robocop. Tout diffus avec le sentiment vague d’être en dehors du tout qui existe. Robocop. Tout est réfléchi dans un espace très minime. Les sons qui rebondissent contre la coque à l’intérieur, des traits secs et courts. Les images au travers de la visière. Un rectangle double vitrage grisé de cent quarante degrés qui vous empêche de voir vos épaules. Une gestuelle mécanique qui façonne les plats au gré des commandes. Oui. Robocop. Sans les armes et le machisme. Je ne tire pas à vue. Je n’en ai pas sous mon casque !
- Bizarre mais explicite. Vous devriez écrire. Vos descriptions vous honorent. J’imagine tout de suite le microsystème de la cuisine.
- J’écris ! Des nouvelles.
- Vous aussi. Décidemment ! C’est un cercle littéraire le Rayon Vert !
- A quoi faites vous allusion ?
- Au prochain sur la liste des gens à interroger qui écrit, lui aussi. Le client qui n’aime pas les bambous !
Charmon dirige son regard vers la terrasse. Le client est en pleine discussion animée avec Olivier et Benji. Raphaël tourne la tête dans la même direction.
- Ah Oui ! Effectivement ! Pourquoi l’avez-vous retenu ? C’est un client comme les autres, après tout.
- Oui et non. Des points de concordance troublants m’obligent à fouiller un peu plus sa personnalité. Ne pas aimer les bambous n’est pas forcément un signe de bonne santé mentale ! Le pari avec le barman n’est pas commun non plus. Le fait qu’il soit seul dans cette atmosphère plutôt surchauffée est bizarre. Je m’interroge sur lui. Pas plus que sur vous. Je suis professionnel, c’est tout. Je n’ai pas des milliers de témoignages probants non plus. Vous avez abordé le thème de l’écriture avec lui ?
- Très peu. Pour les raisons simples qui incombent à mon métier. Vous savez…Robocop.
- Pourriez-vous lui demander de venir ? Vous n’avez plus rien à me dire ?
- Non. Dans l’immédiat, non. Je l’appelle.
- Merci.

Raphaël rejoint les autres. Il parle au client qui tourne la tête vers Charmon. Il se lève et s’approche de la table.

- Bonsoir, Capitaine…
- Capitaine Charmon de la criminelle.
- Pascal. Puis-je m’asseoir ?
- Faites. J’ai deux ou trois points à éclaircir avec vous. Je suis fatigué. Vous devez l’être aussi. Auquel cas, avançons promptement !
- Je suis d’accord avec vous, capitaine. Rapidité et précision sont les mamelles d’un ordonnancement stable et efficace ! Sinon ça va. Je ne suis pas exténué. Je me couche en général très tard ! Je ne suis pas un hypersomniaque. Ne pourrions-nous pas changer de place ? Je conviens avec vous que l’odeur puisse être un bon vecteur de sentiments éparses propres à délier la bouche du témoin récalcitrant, tout du moins, à le dérouter. Mais je ne suis pas de cet acabit. On bouge ?
- Donnant donnant. On se déplace et vous ne me tournez pas la tête comme celle d’une bourrique !
- Entendu, capitaine. Ma parole de nuitard !

Charmon et le client d’un même mouvement amorcé marchent prestement dans la direction de la terrasse et s’installent à une table de deux.

- C’est mieux, non ?
- Oui, l’air me réveillera en plus. Notre affaire maintenant ! Si affaire il y a ! Vous êtes en villégiature au Penon ? Depuis quand séjournez-vous à cet endroit ?
- Je suis arrivé le quinze mai. Je ne me détends pas vraiment. J’ai pris un congé sabbatique pour écrire. Loin des téléphones et autres communications qui embarrassent la réflexion. Certains cherchent le contact dans ce type de lieu estival et moi je m’enterre au Penon ! Le paradoxe ! La foule est un très bon environnement pour devenir invisible.
- Vous ne parlez à personne ?
- Si ! Je ne suis pas un ermite. Je fuis plutôt la turpitude de mon quotidien pour mener à bien le projet qui me tient à cœur, l’écriture. Mon téléphone ne reçoit pas les appels, je n’ai pas internet, je suis comme un coq en pâte !
- Où habitez-vous ?
- A Orsay, en région parisienne.
- Mais le Penon ! Le Penon dans les landes ! Quelle est la motivation du choix de cet endroit pour vous isoler ? Comme vous dites !
- Un choix économique et sociétal. Economique car je loge gratuitement dans un appartement familial et sociétal car je ne connais personne. Donc les conditions étaient requises pour une solitude optimale propice à mon désir. Dites-moi, capitaine…cela n’a pas trop à voir avec la morte ? Je me trompe ?
- Je dois vous situer. Tout est dans l’évaluation. Un bon cinquante pour cent de mes questions découle de l’impression du départ. Vous n’êtes pas à l’aise ?
- Oui et non. Je ne côtoie pas de policier sauf quand j’y suis obligé comme à un contrôle de papier ou de véhicule. Une belle femme, un jour, dans une boîte de nuit parisienne qui me draguait franchement. Après quelques bécots enflammés d’usage, nous avons abordé le sujet des professions. Elle était fliquette et j’avoue que j’ai eu un recul. C’est bête, n’est-ce pas ? Elle avait un corps à tomber à genoux ! Voilà ! Ce sont mes seules expériences en la matière. J’espère que je ne vous choque pas à m’exprimer ainsi ?
- Non. Nous sommes malheureusement souvent confrontés à cette répulsion. L’ordre fait peur. Pour la fille, c’est idiot. Je suis d’accord avec vous. Une nuit de rêve avec un corps sublime, cela ne se gâche pas ! Et vous n’étiez pas obligé de la revoir !
- Oui. J’ai manqué d’à-propos ! Le survoltage de la jeunesse. Mon côté frondeur et révolté m’a fait fuir.
- Et celle-ci, comment la trouvez-vous ?
- La morte ?
- Oui celle-là ! Pour les autres, je vous laisse seul juge !
- Belle fille sans conteste. Je l’apercevais de temps en temps. Le Penon est minuscule. Oui. Un beau brin de fille. Seul un aveugle ou un homosexuel ne l’aurait pas remarqué !
- Vous auriez pu la draguer ? Lui conter fleurette ?
- En d’autres circonstances, sans problème ! Mais ici, je ne suis pas venu pour cela ! La racole ou la rencontre prend du temps et le mien est compté. Beaucoup de filles du Penon sont ravissantes. Bronzées avec des tenues plutôt légères, des sourires de plage, elles sont à peu près toutes ainsi. Alors une de plus ou moins… Vous saisissez le regard des plus enjouées. Dans mon cas, pas plus.
- Vous auriez refusé de pousser plus loin si l’une de ces charmantes demoiselles avait fait le premier pas ? Je ne peux pas le croire ?
- Si pourtant ! Capitaine. Discuter, babiller, soit ! Mais ensuite … Le temps et l’espace s’écornent. L’amour peut-être s’en mêle. Une folie en somme. Quarante-cinq jours c’est très court. Je poursuis un livre que j’ai commencé un an auparavant. L’écriture interrompue à maintes reprises par le boulot et justement par des rencontres amoureuses. Résultat des courses. Un an de rattrapage à relire l’écrit existant, à comprendre qu’il faut tout modifier car l’état d’esprit a changé la donne et ensuite réattaquer l’histoire. Quarante-cinq jours pour une tache insurmontable ! j’ai trouvé le fil conducteur et j’ai remanié le style pour raconter l’histoire et j’ai formulé différemment les événements. Par flux tendu. Plus proche des personnages, plus proche de leurs pensées. Je ne vais pas tout gâcher maintenant avec une histoire de fesse !
- Que narre-t-elle, votre écriture ?
- Une relation de couple, d’amour, de haine, de vie et de mort. Un context plutôt banal si…
- Continuez
-Je ne sais pas si je dois vous raconter la suite. Vous êtes policier ! C’est délicat !
- Pourquoi ? C’est osé ? Un couple homme-homme, femme-femme, homme-animal, femme-animal ? Dites moi ! Je peux tout entendre.
- Non, c’est un couple homme-femme. Des travailleurs communs avec des boulots respectables…
- Alors ?
- Ils…Ils s’aiment profondément. La suite logique serait la maison et des enfants ensuite. Un bonheur au coin du feu. Mais non. Un jour pour une raison brutale, un catalyseur incontournable, ils basculent dans le terrorisme. Ils n’ont pas le choix.
- Quelle est la raison ?
- Je ne peux pas dévoiler cela. Le suspens, capitaine ! Par contre, le développement porte sur la transformation d’une personne socialement établie qui décide de se révolter brusquement et de détruire tout le conformisme rassurant qui, à priori, devait accompagner sa vie jusqu’à sa mort. Un curseur qui saute brusquement.
- C’est une histoire vécue ?
- Capitaine… Ne vous faites plus idiot que vous l’êtes ! Quand bien même ! Il serait hors de question d’avouer ça à un fonctionnaire de la force publique !
- Ah Ah ! Je vous l’accorde.

Le légiste comme un fantôme se plante devant leur table.
- Oui ?
- La morte !
- Oui doc ! La morte ! Nous sommes de tout cœur avec vous. Les vivants, c’est mon domaine.
- La morte ! N’est pas morte ! Elle vit ! Elle sort d’un coma éthylique aigu. Très proche de l’état de mort justement !
- Mais les liquides qui s’échappent de son corps ?
- Elle s’est lâchée. Les liquides sont ses résidus organiques. Urine, selles, bave, etc…
- Mais alors ? Le tableau ? Que fout ce putain de tableau sur son ventre ?
- Je ne sais pas, Capitaine. Il vous reste à résoudre cela. Un bien petit crime pour un aussi grand détective ! ricane le légiste.

- C’est moi, Capitaine. Dit le client
- Quoi vous ?
- C’est moi qui ai posé le tableau sur le corps.
- Mais ! Mais, pour quelle raison avez-vous fait une chose aussi saugrenue ?
- Je n’ai jamais aimé ce tableau. Je me suis dit que sa place collait bien avec la scène. Une morte et un tableau mort gisant ensemble pour l’éternité. Une image forte pour deux choses inanimées !
- Vous êtes malade !
- Non. Poète, Scénographe, Peintre ou Metteur en scène ! Oui ! Malade ! Non !
- Ok. La journée fut longue. Nous continuerons demain au poste. Barbier crie-t-il. Emmenez-moi ce poète en garde-à-vue.
- A vos ordres, Patron.

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